Il y a de ces périodes où l’on est incapable de produire quelque chose de rationnel et de pragmatique. En voilà une… Et dans ces laps de temps angoissants et nécessaires à la fois, qui nous ramènent profondément à nous-même… j’écris. Depuis l’âge de tenir un stylo, j’écris. Ecrire pour mieux vivre, écrire comme on respire. Ecrire sans canevas, sans but, sans idée précise. Voilà deux textes un peu décousus qui l’illustrent bien… 

 

Tout est si incertain.

Et pourtant, on peut vivre si fort.

Les jours passent. Bientôt le 10 000ème jour de ma vie. Chacune des minuscules cellules qui composent mon corps reviendra un jour à la Terre, qui m’a enfantée et portée. Nous sommes de si petites choses face aux pas de géant formés par le temps. Ceux qui jonchent la croûte terrestre. Creusent les fosses marines. Érodent, puis recréent les dunes.

Je ressens toujours la vacuité de mon existence. Bizarrement, elle ne m’effraie jamais. J’y pense et je me sens aspirée par un cycle immense, bien plus grand que moi. Bien plus grand que nous. Un souffle divin, qui entraîne tout sur son passage. Qui nous entraîne, sans aucune intention, nous pousse les uns vers les autres, nous écarte, nous rapproche encore.

Il suffit de se laisser porter.

C’est ici que cela se complique. L’Être a tendance à réagir. A tout anticiper, à dramatiser, à ne pas faire confiance en sa résilience. Nous avons été programmés pour lutter et pour ne prendre aucun risque téméraire. Question de survie… Dans toute notre histoire évolutive, la théorie de la Reine Rouge prône : manger ou être mangé. Ne pas souffrir, surtout pas. La souffrance est intenable, inimaginable.

Pourtant… elle n’est malheureusement pas toujours évitable. Il suffit alors d’essayer de glisser le long du courant… de ne pas affronter la vague de plein fouet, mais de plonger au travers en comprenant sa direction, sa force, ce qui la nourrit.

Accepter sa puissance, accepter de chuter, pour mieux s’en extirper. Aller vers, plutôt qu’aller contre. Car on oublie sans cesse que nous ne contrôlons rien.

Quand je prends le temps de méditer, d’être Là, mon corps et mon esprit sont transportés ailleurs. Je suis sur une plage, face à l’océan. L’air chaud balaye doucement mon visage. Le soleil se couche, brillant, or, rouge, doré. Sa chaleur envahit tout mon être.

Je ne suis plus une femme. Je ne suis plus un Homme.

Je suis. Ici et là-bas. Je suis moi, tout en n’étant rien.

L’air, le soleil, l’eau, l’oiseau. Ils sont moi et je suis eux.

Mon corps se détend alors. Le temps s’arrête, redevient intemporel. Ou plutôt dessine un cercle. Je suis enfant, tout en étant adulte. Je suis adulte, tout en étant l’Enfant. Pieds nus, je déniche quelques mûres dans les ronces, sur le chemin qui mène à la plage.

Je nous vois courir sur le rivage, avec cette petite fille dont j’ai oublié le nom. Elle parle une autre langue que la mienne, et je n’y comprends pas grand chose. Mais cela n’a aucune importance. Nous sommes toutes les deux allongées sur le sable. Le soleil fait scintiller les vagues, et celles-ci viennent se briser en écume rose sur nos mollets.

20 ans plus tard. Assise dans la voiture, face à cette pluie incessante.

Je suis là. La solitude frappe à la porte et m’envahit, à la fois lumineuse et paralysante. Cette solitude que je connais par coeur, qui m’accompagne depuis toujours, que j’aime autant que je hais. Depuis l’arrivée dans ma première salle de classe, depuis les premiers échanges en groupe, depuis l’âge de rêver. Chaque fois que tu me rends visite, ma vieille… je t’accueille à bras ouverts en mon sein. Car je repense à Ellana.

Elle aussi, est bien à la marge et aime chevaucher seule, sans selle. Escalader des parois lisses comme le verre, danser au rythme du vent et de la rivière. Libre. Noble. Complète. Insaisissable. Droite. Espiègle et sauvage comme un éclat de rire.

Libre.

Je sens nos coeurs qui battent contre ma poitrine, Ellana, à l’unisson.

Et qui me murmurent : es-tu ombre ou lumière ? Es-tu lune ou soleil ?

Je suis les deux.

Je suis moi.

 

Et pitié. Pitié, tue-moi. Le jour où je deviens trop raisonnable.

Tue-moi lorsque j’oublierai que mon nom résonne avec la terre. Lorsque je n’oserai plus serrer les poings.

Lorsque je ne me battrai plus pour mon prochain. Tue-moi, lorsque je nous penserai distincts.

 

Laisse-moi rêver, être, être, sans être quelqu’un. Oublier mon ego pour dévaler les dunes, hurler comme un loup, chevaucher à crû dans la brume.

Et rire. Rire sans fin.

Bander l’arc pour atteindre la lune. Apprendre à me défendre, à me battre, à vous protéger. Être un guerrier.

Puis, oublier mon nom.

 

Transmettre à mes enfants la sensation du vent, l’odeur des fleurs, des baisers à en mourir d’amour.

Leur apprendre à savourer chaque instant. Chaque son, chaque rythme, chaque note de musique.

Chaque douleur qui les traverse. Et tout ce courage qui nous ferait escalader des sommets.

Laisse-moi juste les porter sur ces autres rivages. Laisse-moi m’enivrer de tous ces doux voyages…

Et redécouvrir le monde à travers leurs yeux. Les voir émerveillés, face aux montagnes, aux villes illuminées, à l’aube sur un voilier, sur les toits… nos mains entrelacées.

Leur apprendre à faire la différence entre l’hypocrisie et la vertu. Cette hypocrisie, ces principes à la con, cette bien-pensance stérile, ces frustrés éteints qui nous tuent. Je leur apprendrai, à en rire, à leur rire au nez. À ne jamais juger. Non… au contraire : à se concentrer sur leur souffle, leurs aspirations, leurs mouvements, sur ce qui résonne de beau en eux.

Dessiner les contours de l’aurore, nous endormir sous les étoiles, et les serrer si fort…

 

Tue-moi lorsque j’oublierai d’être ce que je suis. Une âme qui vibre au son de la nuit, le long des nuages, qui veut embrasser le ciel…

et rage, rage face à l’injustice. Rage face à l’océan qui gronde. Rage face à la violence des hommes.

 

Tue-moi lorsque j’accepterai de ne plus sortir de ma zone de confort, de ne plus voler. Tue-moi je t’en prie :

car rien ne vaut de vivre sans cette eau qui bouillonne. Sans cette musique qui dure.

Sans ce feu qui m’enflamme, qui fait battre mon cœur au rythme des vagues.

Tu sais celles qui nous dépassent, celles qui nous dévorent. Celles qui nous font oublier le temps.

Et nous ramènent à notre condition d’être humain.

 

Tue-moi lorsque j’aurai peur de réaliser mes projets. Tue-moi lorsque plus jamais je n’oserai… sauter dans le vide. Et surtout me blesser.

Rappelle moi que je m’étais promis cette vérité : de grimper, plonger puis de grimper encore.

Lorsque j’aurai peur du moindre risque. De me griffer contre l’impossible. De cogner mes poings sur les barreaux invisibles de ma cage.

Peur de grimper sur cette paroi lisse, sans aucune prise ni filet. Peur de défier le vent, les cieux. Peur de saisir l’instant.

 

De partir de chez moi en pleine nuit, et de ne pas attendre le jour pour voir.
Tue-moi, vraiment, si je ne tremble plus de plaisir. Si je ne donne plus tout par amour. Sous tes lèvres, tes mains, tes mots qui me frôlent. Laisse-moi frémir jusqu’à la fin.