J’observe celui qui partage ma vie, du coin de l’oeil, en essayant de deviner quelles connexions se forment et se déforment dans son esprit si évitant.

Depuis un an environ, – non, je dirais… depuis l’automne dernier -, il me semble absent. Son esprit est « ailleurs ». Et cet ailleurs, je n’ai aucune idée des astres à suivre pour m’y rendre. Alors, je prends la barre comme un marin aveugle. Je navigue à tâtons.

Il n’écrit plus non plus. La rivière qui coulait à flot autrefois, comme un appel irrésistible, s’est tarie. Je n’entends plus son grondement lorsque je tends l’oreille.

Pourtant, je me souviens bien…! Des matins d’hiver en forêt, et de l’innocence ingénue qui flottait dans les vapeurs de son souffle. De son sourire béat, lorsqu’il s’accroupissait et brandissait devant mes yeux jaloux un bolet bai, ou une chanterelle. Lorsqu’il piétinait les limaces avec sa cruauté d’enfant, et attrapait à mains nues le corps – encore tiède – des souris, prises au piège dans les méandres du bois. Il m’observait de longues minutes en silence, en train de couper et de tailler une tige de bois, en brûler l’extrémité, et placer patiemment un bouchon de liège au bout de ces flèches de fortune. « Je peux essayer…? ».

Il aimait s’évader et imaginer ce qu’il y a là-bas, au-delà du miroir. Au-delà du mur des illusions. Transit par ses lectures, ses yeux noirs émerveillés devant les mondes vibrants qui naissaient entre chaque page.

Le soir, lorsqu’il prend le temps d’écouter, il sent parfois ma présence. Il sursaute alors, en réalisant que je l’observe. Son corps s’affaisse un peu, dans un mouvement imperceptible de repli.

Où es-tu parti, mon enfant ?