Hier soir, j’ai écouté bien au chaud dans le lit cette belle émission proposée par Les racines du ciel (France Culture), sur le thème de la joie.

Les invités, réunis pour leurs affinités et leurs recherches autour d’une Sagesse de la Joie, étaient les suivants :

  • Mr. Alexandre Jollien, philosophe, auteur entre autres de l’ « Éloge de la faiblesse »,  « Vivre sans pourquoi », et co-auteur de « Trois amis en quête de sagesse » (Editions Iconoclaste, 2016). Accidenté à sa naissance, Alexandra Jollien reste handicapé, et a développé sa philosophie de la résilience et de la joie au travers de cette douloureuse expérience physique et psychologique.
  • Mr. Frédéric Lenoir, philosophe et sociologue, auteur de « La puissance de la joie » (Editions Fayard, 2016). Créateur de l’émission «Les racines du ciel», sur France Culture, il mène depuis des années une réflexion sur la sagesse et l’art de vivre.

La joie, cette émotion quasi fortuite.

L’approche ne traitait pas cette fois du bonheur, souvent étudié en philosophie (Aristote, Spinoza,..) ou évoqué dans la religion (Bouddhisme, taoïsme…), mais de la joie. Des exercices et des choix de vie peuvent nous aider à être heureux : le bonheur peut donc découler d’une construction, d’un travail sur soi et sur sa façon de vivre sa vie. La joie, quant à elle, est de l’ordre des émotions. Elle nous apparaît difficilement rationnelle, plus corporelle, plus mystérieuse, plus spontanée. Imprévisible.

La #joie est plus forte que nous, nous emporte. C’est une adhésion totale au réel. | A. Jollien Cliquez pour tweeter

On fait sans cesse l’éloge du bonheur. Dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans la littérature, il devient petit à petit un objet de consommation, idéalisé. Posée en tant que but ultime de l’existence, cette conformisation du bonheur peut mettre beaucoup de monde sur la touche –y compris les plus démunis. On peut avoir tendance à penser qu’il y a un ensemble de critères qui, une fois réunis, nous rendront instantanément heureux. La joie paraît alors plus simple, plus accessible, et plus humble.

A cause de notre idée préconçue du bonheur, on oublie souvent que l’on ne peut maîtriser le destin et que souffrances et déceptions nous frapperont.

Finalement, la joie ne se bricole pas. Elle résulte d’un changement de perception. On arrête de se focaliser sur les autres et sur une idée erronée qu’il existe un kit du bonheur, et on se recentre sur l’essentiel : ce qui nous rend profondément joyeux, simplement, et surtout personnellement. Pour ma part, je pense tout de suite à quelques fragments de joie pure ! Le rire d’un enfant, un regard complice avec l’homme que j’aime, les gestes tendres, la beauté d’un paysage, un bon plat, une soirée en famille, un fou rire entre amis et notre soutien mutuel, l’excitation d’un voyage et de l’indépendance, l’adrénaline que je ressens quand on danse, la dernière ligne d’un roman que j’ai dévoré et le silence qui suit, le bruit de la pluie sur la fenêtre et des grillons les soirs d’été, l’odeur de l’herbe coupée et des fleurs au printemps, courir sous la pluie et sentir mon cœur battre contre ma poitrine…

Comment être attentive à tous ces détails qui m’apportent une joie sincère et unique si mon esprit se focalise sur ce que je n’ai pas et que le monde m’impose d’avoir ? Bien sûr, il ne me le suggère qu’indirectement… en lissant les différences entre les êtres humains et en présentant un idéal commun. On peut se sentir d’autant plus frustré si l’on s’obstine à recherche un bonheur parfait, si inaccessible, et qu’on a l’impression d’échouer dans cette quête que des malheurs et aléas de la vie viendront forcément noircir.

« Tous les enfants, même les miens, auraient choisi un papa non handicapé si on leur avait donné le choix entre un papa de catalogue et un papa handicapé. Ils auraient associé un plus grand bonheur futur possible au papa de catalogue. Et je les comprends bien. Pourtant, on ne peut pas choisir son papa, ni son avenir. S’il est possible de ressentir de la joie malgré un apparent malheur, c’est que la joie prend en compte le tragique de l’existence et le dépasse. »


Alexandre Jollien, Philosophe

De la joie dans l’adversité.

Souffrir, que ce soit intense ou non, personne n’y échappe. Cela fait partie intégrante de l’existence. Mais le plus fou et le plus étrange, c’est que l’on peut ressentir de la joie même au cœur du tourment et de la douleur physique.

  • Alexandre Jollien, malgré son handicap et la difficulté à accepter le regard d’autrui, dit trouver de la joie grâce à ses proches : être entouré par des amis, aimé par sa femme et par ses enfants, lui apporte une joie profonde quotidiennement.
  • Frappé par un deuil, Frédéric a pourtant ressenti une joie intense (quasi coupable) un matin, et de la gratitude d’avoir eu la chance de connaître l’être qu’il a perdu.
  • Elise et Viktor Franlk (Donner un sens à sa vie grâce à la Logothérapie, Editions .., 19xx), rescapés des camps en 1945, racontent avoir ressenti plusieurs fois de la joie en camp de concentration.

« Sans pour autant nier le malheur, il y a toujours une possibilité de joie pour autant qu’on vive dans une société solidaire et non pas individualiste. »

Ce qui s’oppose à la joie selon Alexandre Jollien, ce n’est donc pas la souffrance morale ou physique, c’est plutôt le désespoir.

La culture du lâcher prise.

Théoriquement, il y a deux grandes philosophies de la joie :

  • Éliminer la souffrance. L’absence de trouble, la diminution du désir et de l’attachement, permettent d’atteindre la sérénité intérieure. En effet, les relations créent de l’attachement et donc peuvent véhiculer de la souffrance (déception, frustration, deuil, rupture…). C’est cette forme de spiritualité qui est revendiquée par le bouddhisme.
  • Vivre pleinement, y compris avec des attachements, de l’engagement, du désir, donc sans diminuer sa puissance vitale, et traverser toutes les souffrances de l’existence grâce à la joie. C’est la sagesse du taoïsme, de l’Evangile, de Spinoza… Et c’est cette seconde « école de pensée » qui a plus séduit Frédéric Nicolas.

Dans ces deux écoles de pensée, le lâcher prise, qui n’est pas à dissocier de la question de la volonté, est un processus essentiel. Si vous avez tendance à ruminer, vous comprendrez en quoi il est essentiel de lâcher prise pour ressentir de l’apaisement. Dans la tradition bouddhiste, la « non-fixation » permet d’accueillir ce qu’il se passe sans vouloir tout maîtriser. Dans la pratique, on peut écouter davantage son corps et ses émotions, travailler sa concentration et recentrer son esprit sur l’instant présent. Découvrir le plaisir de la méditation, à son rythme, pour se sentir vivre et respirer, en prenant du recul sur ses propres pensées… Voilà un exercice quotidien salvateur pour apaiser l’esprit et les tensions.

La joie, c’est la volonté vorace et acharnée de tout calculer qui laisse la place à ce qui advient. | A. Jollien Cliquez pour tweeter

La sérénité, un très bel accomplissement… mais comment ressentir plus de joie ?

Selon Nietzsche, c’est en s’ouvrant à l’autre que l’on peut atteindre une véritable sagesse de la joie. Quelle meilleure façon de commencer une journée, si ce n’est de se demander comment on peut aider quelqu’un ?

Une dérive majeure dans la spiritualité réside dans le développement personnel et son aspect managérial, basé en grande partie sur l’auto-centrisme. Le bonheur y est souvent factice, individualiste, et surtout ne découle pas toujours d’une véritable remise en question. Or, on ne fait pas carrière d’une vie spirituelle.

Peut-on ressentir de la joie malgré son malheur, ou le malheur des autres ? N’est-ce pas incompatible ?

A partir du moment où l’on accepte la vie comme elle est, on peut savoir que la joie est possible partout. Même dans la douleur, dans la guerre, dans la pauvreté. Pourquoi alors culpabiliser de ressentir de la joie quand d’autres êtres humains souffrent ? Notre malheur n’apportera rien au malheur du monde. Mais si on apprend à développer la joie, l’ouverture du cœur, la générosité… on s’engage, et c’est ainsi que l’on peut réduire le malheur du monde. On ne peut pas ressentir de joie pure et intense en restant tout sa vie seul dans son coin : l’altruisme est une nécessité et fonde notre humanité. L’altruisme peut devenir une manière d’être. Si l’on a baigné dans la peur de l’autre, il y a alors un effort à fournir pour aller vers l’autre. Mais finalement, la joie est une conversion du regard qui se focalisait sur ce qui ne va pas, vers ce qui est beau et réalisable.

L’interconnexion est omniprésente. L’ignorance, c’est un oubli de tout ce que l’on reçoit quotidiennement grâce à d’autres. Prendre conscience que nous existons grâce aux autres. Se libérer du poids du « quand dira-t-on » pour aimer ses proches gratuitement.

« La vraie sagesse, c’est de se donner aux autres. »

La centralité de l’expérience de l’amour

Dans l’amour, on est rarement lucide. On rentre dans nos relations par notre affect, avec des effets miroir, nos peurs d’abandon, les déterminismes suite à notre relation avec nos parents et nos précédentes relations…  Il est donc fréquent de verser dans l’amour passif, dans l’excitation de l’apparence, et d’attendre de l’autre qu’il nous répare et nous rende heureux. Car, l’amour, au premier abord, c’est d’abord la joie que l’on a de l’idée de l’autre. Le travail à réaliser est donc de passer de la joie passive, illusoire, liée à la première rencontre… à une joie active, liée à la véritable connaissance de l’autre. Ce qui nous fait grandir, c’est d’aimer l’autre pour ce qu’il est. Etre lucide sur soi, et sur l’autre. L’enjeu de la relation c’est d’aider l’autre à être le meilleur de lui-même. Aimer l’autre, c’est vouloir dans un lien réciproque qu’il soit heureux. C’est parfois difficile, car l’enjeu affectif est important, mais c’est en atteignant cet état d’esprit à deux que l’on peut véritablement s’épanouir dans une relation.

La question de l’individualité, je me la suis souvent posée au fil de mes lectures, ou dans mon quotidien. Souvent, j’entendais ou je lisais qu’on ne devait pas avoir besoin des autres pour être heureux. Que la recherche du bonheur était une quête intérieure. Maintenant, je pense plutôt que c’est un équilibre. Il est plus sage de ne pas attendre des autres qu’ils nous comblent et réparent nos cœurs. Mais je n’imaginerai jamais ma vie joyeuse sans offrir de mon temps et de ma personne à d’autres êtres humains. Les autres font partie intégrante de ma joie. Je n’imaginerai pas non plus ma vie heureuse sans recevoir d’amour de la part de mes proches, même si une vie de solitude me préserverait peut-être de certaines déceptions ou de pertes. C’est cette dualité et cette réciprocité qui m’animent, qui donnent en grande partie un sens à ma vie. Et j’ai trop de respect pour mes proches pour ne pas considérer le grand pouvoir de guérison et la bienveillance qu’ils apportent à ma vie, et à quel point ils l’ont rendue plus douce.

On a tant à apprendre des autres, et à expérimenter grâce à eux.

C’est aussi dans cette démarche qu’Alexandre Jollien est parti vivre en Corée, pour suivre l’enseignement du père Bernard, jésuite et maître zen. Alexandre recherchait une incarnation vivante et humaine de la sagesse qu’il n’avait pas trouvée ailleurs. Il recherchait un guide, qui pratiquait le zen chaque seconde de sa vie, pour recevoir son enseignement et grandir.

« Il me fallait un père spirituel en lien avec cette tradition, et qui la vive de manière quotidienne. Le zen m’apprend à trouver la paix au sein de mon corps, rétif, douloureux, récalcitrant. Le zen permet de purifier, revenir au corps et à l’intériorité, pour écouter une voie de l’ordre de la transcendance. »

Pour Frédéric Nicolas, la lecture de l’évangile et la « rencontre » avec le Christ ont été déterminants. Il sent la présence de Jésus, là, vivant, au sein de son cœur. En communiquant avec lui, il construit un pont vers cette « transcendance qui nous dépasse ». Or, F. Nicolas rappelle que Jésus promet la joie, pas le bonheur. Et dans son prêche, le Christ n’est jamais moralisateur : il cherche à réorienter le désir de ses interlocuteurs. Le pêché, tel qu’il est nommé par Jésus, c’est en fait de « se tromper de cible ». Jésus va aimer le pêcheur et le guider pour lui montrer comment réorienter son désir et ainsi grandir. Spinoza dit également que l’on ne peut changer quelqu’un par la morale. Il faut lui donner envie, réveiller son désir (qui n’est donc pas un vice pour Spinoza, mais « l’essence de l’Homme ») pour autre chose.

On retrouve une belle illustration de cette idée dans l’éducation des enfants. Il est clair que la morale n’est pas très efficace pour mieux orienter leurs désirs ! L’enfant est innocent, n’a pas autant d’arrière-pensées qu’un adulte qui peuvent court-circuiter ses rencontres et ses bonheurs quotidiens. Il a confiance en la vie, va au-delà des apparences. A l’âge où l’égo pointe le bout de son nez, la spiritualité plutôt que l’appel à la morale permet de les guider. Comme nous tous, la spiritualité est un appel à revenir à un paradis perdu, pour être ce que nous sommes pleinement. Pour retourner à la maison, et ne plus être dans l’exil.

Comment aimer cependant, tous les inconnus, même les gens qui nous veulent et nous font du mal ?

C’est beaucoup plus difficile d’aimer des gens dans la haine ou la douleur. Jésus dit « Aimez-vous les uns les autres », mais comment aimer quelqu’un qui tue, qui exulte dans l’action de faire souffrir ? Où réside l’humanité de cet individu ? Comment ne pas le haïr ?

Le pardon, c’est un grand chantier de la vie. Pardonner, c’est d’abord comprendre. L’idée n’est pas d’excuser, ni de capituler, mais de voir ce qui peut être fait pour prévenir la barbarie, en en cherchant les causes. L’idée est de comprendre que tout individu n’a pas le même niveau de conscience : les êtres violents « sont dans une idée erronée du bonheur ». Jésus dit « qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ». S’ils n’étaient pas dans cette joie passive de faire le mal, comme on leur a inculqué, dans cet embrigadement, ils seraient dans la souffrance. Comprendre que le manque d’élévation spirituelle mène à la violence, à la peur (on l’a tous expérimenté nous-même) permet de plus facilement dialoguer et de ne pas céder nous-même à la haine.

On confond souvent l’acceptation et la résiliation. Au contraire, on peut être exigeant et aimer de façon inconditionnelle les êtres humains, ce qui manque beaucoup à ce monde. On peut alors se demander : que peut-on faire pour le bien du monde, sans nécessairement bombarder des victimes qui sont aussi les cibles de ces événements tragiques ?

Réécouter l’émission : La sagesse de la joie – France Culture