Vous connaissez Philippe Delerm ? Cet écrivain né le 27 novembre 1950 à Auvers-sur-Oise, a écrit entre autres deux recueils de nouvelles qui décrivent avec beaucoup d’intelligence ces petits moments de vie qui nous font du bien. Qui marquent nos esprits et nos sens.

Des instants volés que l’on reconnaît tous.

« La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules » (Collection L’Arpenteur, Gallimard, 1997) est celui que je viens de lire.

Ce qui fait adhérer totalement aux textes, c’est l’analyse multi-sensorielle que Philippe Delerm en fait. Les bruits, les odeurs, les sensations… On se projette soi-même dans sa propre enfance, dans ses souvenirs. On retrouve la sensation de chaleur du chat posé sur nos genoux blancs d’enfant.

Qu’est-ce qui nous procure un plaisir simple et total ? Ces petits riens, de tous les jours, ou plus rares. Ces jolis textes à méditer. Ces instants de tous les jours, qui semblent anodins, mais finalement donnent tant de charme à l’existence…

Qu’est-ce qui vous fait doucement vibrer et sourire, seul(e), quand vous y pensez ? En voilà un que j’ai écrit, sur mon enfance.


La danse des arbres

Observez la danse des arbres. Prenons-en un, au hasard.

Si notre regard se fixe à la racine, il semble immobile. Pourtant, toute sa cime oscille, en mouvements amples et lents. Au gré du vent. Il suffit de prendre le temps de regarder…

Balade à vélo

Je repense à mes balades solitaires, de jeune adolescente. Onze ans à peine, un vélo à demi crevé enfourché le dimanche après-midi, quand le soleil pointait le bout de son nez entre les nuages normands. Le vieux pull de mon père sur le dos, bien trop grand pour moi.

Qu’il est bon, le vent, sur mes joues rougies par le froid !

Toujours le même chemin : celui-ci qui mène à l’Arbre. Le grand. Celui qui accueillait nos cabanes d’enfants. Des planches en bois assemblées en un petit plancher, un peu bancal, entre les branches. Les quelques clous rouillés qui jonchaient le tronc et qu’on escaladait, l’air décidé et conquérant. La réserve de pommes de pins, soigneusement amassées, pour repousser les « assaillants » du haut de notre nid en cas d’attaque fortuite. Les nœuds du bois, le bruit du vent dans les feuilles, et les rayons du soleil qui transpercent les épis de maïs. Tous les enfants ont-ils aimé un vieux chêne comme celui-là ?

Parfois, on s’allongeait dans l’herbe haute quand le temps le permettait. Et on oubliait le monde… On est juste là, à sentir dans notre dos le picotement des spathes du maïs, tombées au sol. Un bourdon vole au dessus de notre tête : on n’a pas souvent l’occasion d’en voir un de si près ! L’herbe ondule avec la brise. Il fait assez chaud pour rester là, sans bouger.

Mais l’heure tourne, il ne faut pas arriver en retard pour le repas ! Les parents nous attendent. On attrape le vélo laissé par terre un peu plus loin, replace le dérailleur qui ne cesse de sauter. Direction inverse, au travers du chemin encadré par les arbres courbés. C’est comme si la végétation avait dessiné une voie verte et fleurie, digne d’un roi, mystérieuse, qui mènerait à un trésor caché.

On s’arrête alors, juste quelques secondes, pour poser sa main sur le tronc de l’Arbre. L’Arbre-passeur. Avec un peu plus d’attention, on sentirait presque son cœur battre.

Zut ! Un passant passe. C’est ce qu’il fait toujours, non ? On se sent un peu idiot, là, la main collée à l’arbre. L’air indifférent, on fait volte-face, et on pédale à toute allure pour retrouver la maison et le chat qui ronronne au coin du feu. L’instant s’évapore, mais sa magie persiste. Elle laisse un sourire ingénu sur nos lèvres de môme, et des égratignures à nos mollets.

Balade de l'enfance